Adieu papa

ADIEU PAPA

Difficile de résumer la vie et l’histoire de Patrick Font. Il a tellement fait de choses : chansons, sketchs, pièces de théâtre, chroniques pour la radio… Tellement fait de métiers : comédien pour le cinéma (« Le roi des Cons » et « Paulette ») et le théâtre, instituteur (à l’école publique puis dans ses propres écoles), chansonnier, animateur, formateur (c’est lui qui a lancé Jean-Jacques Péroni, l’un des auteurs actuel de Laurent Gerra), concepteur d’émissions de télé (notamment pour l’émission Le Luron du Dimanche de et avec Thierry Le Luron) et négre-parolier (toujours pour Le Luron et pour d’autres comiques qui le pillent allègrement…).Il a même fait de la prison… c’est dire…

Mais Patrick Font a surtout inventé un style, un ton nouveau pour le café-théâtre et la chanson. Et ce, en même temps que Coluche et bien avant Renaud. Un ton mordant, provocateur, libertaire, proche de l¹esprit d’ « Hara-Kiri » des années soixante mais sur la scène. Il a, par ce biais, influencé pas mal d’humoristes comme Christophe Alévèque, Didier Porte, Laurent Violet ou des chanteurs et des groupes comme les Wriggles, Lobo& Mie, Les Épis Noirs, Les Malpolis et Nicolas Bacchus.
Tout en étant très dur avec ses contemporains, il est, aussi, l’auteur de plus d’une centaine de chansons tendres et poétiques proches en qualité d’un Brassens, d’une Anne Sylvestre ou d’un Félix Leclerc.
Mais commençons par le début:
On peut dire que tout est grâce à sa maman. Puisqu’elle lui offre pour ses seize ans sa première guitare d’occasion. Le lendemain, il avait déjà écrit sa première chanson « L’Age bête » qui annonçait la couleur : « Si moi c’est l’âge bête, Bah, vous c’est l’âge con… »
Il passait ses journées d’ado à écouter ses maîtres en matière de chanson : Brassens (le détonateur de sa vocation), Roger Riffard, Guy Béart, Anne Sylvestre, Patachou, Marie-José Neuville, Pierre Destailles (le chansonnier auteur de « Tout ça parce qu’au bois d’Chaville qu’il reprendra plus tard) bref tous les bons auteurs des cabarets rive-gauche des années 50. Puis il essayait d’en faire autant sur sa guitare. Il remporta même un premier prix dans un concours opposant des chanteurs amateurs et organisé par la lessive OMO. Les radios crochets étant à la mode à la fin des années 50, il tentait sa chance à chaque fois. Sur l’un de ses plateaux il fit la connaissance de Jean Bertola (chanteur connu et reconnu à cette époque et grand ami de Brassens) qui l’encouragea sur cette voie en lui donnant quelques ficelles du métier. Mais comme il faut bien vivre et que la chanson ne nourrit pas encore son homme, Font devient instituteur en 1961. C’est une profession qu’il aime et qu’il défendra au cours de toute sa carrière. C’est en tant qu’instituteur qu¹il enregistra ses premiers disques : des chansons écrites pour les enfants et interprétées par lui et sa classe sur le label Déva. Mais c’est en juillet 1966 qu’il fit véritablement ses débuts de chansonnier en étant embauché au Caveau de la République pour trois chansons et 20 francs par soirée. C’est dans ce cabaret, véritable antre des chansonniers, qu’il fera son apprentissage de la scène et qu’il créera son style unique « toujours vulgaire, jamais grossier !… ». Et cela tout en poursuivant parallèlement sa carrière d’instit’ jusqu’en Février 1968, année où il traite un inspecteur de l’Éducation Nationale de « vieux con ! ».
Pendant les événements, Font court d’un cabaret à l’autre répandre ses bonnes paroles (Théâtre de Dix-Heures, L¹Échelle de Jacob, l’École Buissonnière, Chez ma cousine, le Caveau de la Bolée…). Il y rencontre Minou Drouet avec qui il chantera, se mariera puis divorcera.
Il y rencontre, aussi, l’imitateur de droite Thierry Le Luron avec qui il se lia d’amitié et dont il deviendra le parolier attitré avant de céder sa place à Bernard Mabille à la fin des années 70.
Arrive enfin l’année 1970, année importante dans la vie de Font, celle de sa rencontre avec Philippe Val. C’est le Coup de foudre artistique. Val, en 70, c’est un gros pull en laine troué, une moustache à la Brassens, des cheveux longs mal coiffés et des chansons pessimistes et destructrices qu’il crache à la gueule du public avec une rage non dissimulée. Dès le début de leur rencontre ils ont envie de monter un spectacle ensemble. C’est ainsi qu’en Janvier 1973, au Théâtre de Dix-Heures, aura lieu la première du duo « Font & Val ». Le public est coupé en deux : les anarcho-gauchistes abonnés à vie à « Charlie Hebdo » sont heureux, tous les autres sont radicalement contre. Mais la machine est lancée et personne ne peut l’arrêter, ni la presse critique ni la profession choquée. En cette même année 1973, Patrick Font montre sa bonne tête de rigolo à lunettes tous les dimanches à la télé dans Le Luron du Dimanche, sorte de « Petit rapporteur » avant l’heure. Line Renaud, invitée de l’émission, le remarque et l’apprécie. Elle aime surtout le Poète et lui offre la possibilité d’enregistrer son premier vrai disque dans les studios de son mari, Loulou Gasté. Le disque reçu le prix de l’Académie Charles Cros mais fut un échec commercial. Avec Val, il créait une troupe de café-théâtre et écrit quelques pièces qui deviendront des références dans le genre : « En ce temps-là les Gens mouraient » en 1973 et « Sainte-Jeanne du Larzac » en 1974. En Novembre 1974, après avoir squatté à La Pizza du Marais, la troupe s’installe au Vrai Chic Parisien, café-théâtre fondé par Coluche. Dans ce lieu mythique, se jouera « La Démocratie est avancée » troisième pièce de la troupe. En 1977 débutent les premières tournées Font & Val en province et sort leur premier disque : « L’autogestion ». Grâce au soutien du Charlie Hebdo de l’époque et de quelques animateurs de France Inter (Bouteiller & José Artur), ils remportent un beau succès. Ensuite tout s’accélère, les spectacles comme les disques. Font & Val deviennent de plus en plus célèbres.
En mai 1977, il ouvre sa première école du spectacle dans un chalet en Haute-Savoie. C’est l’aventure de « La compagnie du Chalet » avec ses spectacles, son journal et ses disques. L’occasion pour Font de faire chanter ses chansons plus tendres par de jeunes gens talentueux et de les faire découvrir à un public surpris par tant de poésie. Entre 77 et 86, Font & Val vivent leurs heures de gloire. Il n’y a pas un festival de la chanson où on ne les voit pas, pas une année sans la sortie d’un nouveau disque et d’un nouveau spectacle. Charlie Hebdo leur consacre même une double page entièrement dessinée par l’ami Cabu, qui signera également la plupart de leurs pochettes de disques et affiches. En 1986, Font sort son cinquième disque solo « Patrick Font, 19 Chansons ». Album qui deviendra vite culte auprès des amateurs de la bonne chanson française abonnés à « Paroles & Musiques » puis « Chorus ». Entre 1986 et 1991, Font & Val vivent, comme la plupart des chanteurs des années 70, une petite période dans le creux de la vague. Leurs albums « Votez Sensuel » (unique double-album de Font & Val entièrement réalisé dans un studio avec un disque Val et un disque Font) et « Bientôt l’Europe » se vendent peu.
En 1991, Laurent Ruquier et Jean-François Remonté recherchent des chroniqueurs pour animer une émission radiophonique et satirique de deux heures, en direct et en public, qui aura lieu tous les dimanches sur France Inter dès septembre. Ruquier, étant un grand fan du gugusse frisé à lunettes, fait appel à Patrick Font et c’est le début de l’aventure de « Rien à Cirer » qui va durer 5 ans et qui va relancer sa carrière et celle du duo. Il va choquer des centaines d’auditeurs et recevra des tas de lettres d’insultes à cause de petites formules du genre : « Jean Luc Lahaye, quand on entend ce qu¹il chante, on comprend les parents. » ou « Sachant que la pine à de Gaulle mesurait 18cm en érection, pouvait-il traverser la Manche sans le secours de la marine anglaise ? ». Mais si Font énerve les plus puritains d’entre nous, il sera, en partie, responsable du grand succès de l’émission. De son côté, et après avoir été l’un des piliers de « La Grosse Bertha », Philippe Val relance l’hebdomadaire « Charlie Hebdo » et en devient le rédacteur en chef. Un rôle qui va lui prendre plein de temps et permettre à Font d’en avoir plus pour ses projets personnels et d’ouvrir une deuxième école dans ses montagnes : L’Ecole Marie Pantalon. Font créait également un deuxième duo avec son grand ami Daniel Gros qui est, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, un formidable comédien et un auteur subtil (Titres des spectacles de Font & Gros : « Walter et John » et « Actu Massacre »). Font refera un petit tour à la télé toujours pour « Rien à Cirer »… mais on le coupera souvent au montage et ça ne marchera pas.
Le Vendredi 16 Août 1996, je lis dans mon journal régional qui est « L’Est Républicain » : « Font a été arrêté, mis en examen et écroué sur plaintes de plusieurs familles pour des affaires de mœurs à l’encontre de filles mineures. L’animateur a admis avoir noué des relations avec des jeunes filles mineures, faits qui correspondent à deux chefs de mise en examen retenus à son encontre (attentats à la pudeur et attouchements sur mineures de moins de 15 ans par personne ayant autorité) mais a catégoriquement nié toute autre accusation. » Pendant ce temps, Val expliquait à la presse « je sais très peu de choses sur lui ». Il fera 4 ans de prison. Par la suite, il fera une thérapie. Le monstre qui vivait en lui, et qu’il a, malheureusement, laissé faire, dans un déni total de son humanité, était une partie qui lui avait été inoculée dans sa propre histoire d’enfant. Il ne s’est jamais victimisé.
A sa libération, il aura du mal à s’en remettre et ce n’est que timidement qu’il retournera sur scène. Heureusement pour lui, des potes humoristes du temps de « Rien à Cirer » mais aussi une toute nouvelle génération de chansonniers et d’humoristes, dont il est le père inspirateur, le poussent à remonter sur scène et a recréer des nouveaux sketchs, chansons et spectacles. D’abords au théâtre du Lucernaire puis au café-théâtre « Le Grenier » où il retrouve le chansonnier Thierry Rocher (l’ancien éditeur de ses deux derniers livres avant sa détention) avec qui il va fonder un nouveau duo qui se fera embaucher par le théâtre des chansonniers « Les deux ânes » à partir de 2007. C’est aussi à cette période qu’il commencera à écrire tout un répertoire de chansons pour la pétulante Evelyne Gallet.
En décembre 2005, il fonde « Les Auteurs Réunis », une association regroupant ses compagnons de scène. Les Auteurs Réunis sont à l’origine de l’hebdomadaire satirique « Le Coq des Bruyères » sur internet. En 2010, avec Martial Paoli et Anthony Casanova, il sort un disque enregistré en public : « Si tu n’as rien à dire chante-le à la télé ! » dont la pochette est signé par le dessinateur Babouse.
En 2015 il sortira un très émouvant dernier disque numérique, qui sera comme son chant du cygne, arrangé er dirigé de main de maître par le jeune chanteur Lucas Rocher : « L’Épouvantail et l’Hirondelle » (éd. Bacchanales Prod).
Le 06 Avril 2018, Font meurt à l’hôpital de Chambéry. Une ancienne élève de son école, devenue sa grande amie puis sa seule famille, l’a secondé, avec force et vigueur, pendant ses derniers mois de vie. C’est Priscilla. Et je pense fort à elle aujourd’hui et à tous ceux qui ont aimé cet eternel cancre et poète.
Je t’aimais « Papa » !…
Adieu « Papa » !…

Eric MIE

 

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